Des tangos perdus à jamais


Gregory Diaz

Il est probable que vous vous reconnaissiez dans cette description, aujourd'hui une majorité de tangueros téléchargent des mp3 gratuits, utilisent principalement YouTube ou des équivalents, voire diffusent ces contenus trop compressés en milongas, sans connaitre - par habitude ou pour ne jamais avoir eu l'occasion de comparer - l'impact souvent majeur sur la qualité audio.

Gregory Diaz

Ne pas reproduire ce contenu sans autorisation.

Des tangos perdus à jamais

Les premiers enregistrements de tango on été réalisés vers 1906/1907. Ils connaissent un succès grandissant jusque dans les années 40, l'age d'or. La seconde moitié du siècle connait une décroissance du tango et donc du nombre d'enregistrements. Aujourd'hui, danseurs, musiciens et collectionneurs tentent de faire revivre ces perles de l'age d'or du tango. Mais que nous reste-t-il vraiment? Pouvons-nous encore sauver quelques enregistrements?

La technologie et les supports audio ont évolué au cours du temps.

Jusqu’en 1954, on parle de 78 tours "discos de pasta", sur lesquels étaient enregistrés seulement 2 titres (un de chaque coté). Dans les années 50, le disque vinyle remplace rapidement les anciens 78 tours. Il est désormais possible d'enregistrer une douzaine de titres sur un même disque.

Manque de chance, cette époque correspond au déclin du tango, si bien que seuls les plus grands succès commerciaux (principalement des années 40) sont réédités sur ces nouveaux supports. Il s'agit souvent des duos orchestre-chanteurs connus, tels que Pugliese-Chanel, Troilo-Fiorentino, D'Agostino-Vargas, Tanturi-Castillo etc. Tant pis pour les autres, à notre grand regret, rentabilité oblige.

Que nous reste-t-il?

Bien qu'il n'existe pas d'information précise sur le sujet, on estime à environ 25 000 le nombre de 78tours (disco de pasta) édités à l'époque, soit 50 000 enregistrements (2 titres par disque). Belle discographie! Mais la suite fait mal...

Parmi ces 50 000 œuvres estimées, seules 12 000 ont été rééditées sur un support plus moderne tel que le vinyle "larga duracion / long play" des années 50/60, la cassette des années 70, ou le CD des années 90.

Conclusion: il resterait, si ces chiffres sont justes, 40 000 titres jamais réédités depuis leur sortie en 78tours, soit 80% des tangos enregistrés durant la 1ere moitié du siècle!

Vous l'avez compris, certains enregistrements sont perdus à jamais. A l'époque des 78tours, les maisons de disques pouvaient éditer 5000 disques si le succès commercial était au rendez-vous (ces disques là ont été facilement retrouvés et ont déjà été réédités pour la plupart), mais pour le second rang, ils s'en tenaient au minimum industriel de 300 exemplaires.

Allez retrouver une de ces perles rares (qui plus est en bon état) plus de 50 ans après...

Et les originaux alors?

Lors du changement de technologie vers 1954, beaucoup d'originaux en possession des maisons de disques (servant à presser les 78tours en quantité) ont été tout simplement détruits car il était clair pour eux qu'ils ne s'en resserviraient plus. Pour certains, comme Odeon, des copies ont été réalisées sur bandes magnétiques avant de jeter à la poubelle les originaux. Pour d'autres, comme RCA Victor, « le stock c'est de l'argent » et aucune copie ne fut faite. Poubelle à jamais!

Le temps joue contre nous!

Ce qui est perdu et perdu, mais il reste des 78tours chez les collectionneurs, les particuliers, le grenier de l'arrière grand mère argentine... Le travail initié par quelques organisations est de récupérer tout ce qui est récupérable avant qu'il ne soit trop tard. Parmi ce qu'ils récupèrent, une partie est commercialisée sous forme de CD. Le problème, c'est que les entreprises d'aujourd'hui obéissent aux mêmes lois du marché que dans les années 40. Pour éditer un CD de tango, il faut un minimum de 1000 à 2000 exemplaires, cela est vraiment un ‘minimum usine’! Car on voit ici que l'industrie du disque de tango est quasiment inexistante tellement elle est faible de nos jours. Seront-nous suffisamment de passionnés pour acheter ces disques aujourd'hui? Je ne le crois pas.

Par ailleurs, le format CD est lui-même en déclin si bien qu'il ne reste déjà plus en magasin qu'une ou deux compilations "cliché" mal éditées et d'un intérêt quasi nul. La transition vers la musique en ligne est là bien entendu, mais l'utilisation abusive des compressions MPEG (formats mp3, AAC...) a un impact parfois dramatique sur la qualité audio.

Qui achète des enregistrements de qualité aujourd'hui?

Je ne m'avance pas trop en supposant que les droits d'auteurs ne rapporteront pas grand chose aux ayants droit, souvent disparus. En revanche, une musique achetée est une petite contribution pour les entreprises et associations qui prennent la peine de les éditer. Cela contribue naturellement à la sortie de nouvelles œuvres encore inaccessibles au grand public.

Et puis il y a la qualité des enregistrements. La qualité des fichiers qui circulent à la main est souvent bien inférieure à celle du cd original, ne serait-ce que par les encodages successifs utilisés dans nos divers logiciels. Les formats de type MPEG (mp3, AAC, WMA) sont 'destructifs', c'est à dire que la compression est obtenue en supprimant des fréquences sonores. En général, une passe d'encodage conserve une certaine qualité audio, en revanche des encodages successifs altèrent énormément la qualité.

Il est probable que vous vous reconnaissiez dans la description suivante. Aujourd'hui une majorité de tangueros téléchargent des mp3 gratuits, utilisent principalement YouTube ou des équivalents, voire diffusent ces contenus trop compressés en milongas, sans connaitre - par habitude ou pour ne jamais avoir eu l'occasion de comparer - l'impact souvent majeur sur la qualité audio. Préférez les sources connues, comparez-les, et mon article précédent "Comment organiser correctement sa collection de tango?" pourra vous donner quelques pistes. La qualité est un point crucial pour des enregistrements 100 ans d’âge, et j'espère que nous continuerons à découvrir dans les greniers quelques trésors, avant qu'ils ne disparaissent à leur tour.

 

Gregory Diaz

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